Translation of Le Monde Review 12/17/2008 > Back to exhibition Page< Home Page
C'est une photo de mariage dérangeante que signe l'Américain Ken Ruth en
1979. Du visage souriant des époux, on ne voit rien : la photo est cadrée sur la
robe blanche de la mariée - trop blanche car surexposée. Et sur les mains du
couple : tandis que le marié empoigne celle de sa promise, celle-ci se triture
le coude nerveusement. Le tout transpire l'angoisse. En cadrant sur ces détails
révélateurs, le photographe a mis en pièces les beaux atours du bonheur
préfabriqué. Cette image de Ken Ruth, artiste un peu oublié, est à découvrir à
la Bibliothèque nationale, site Richelieu, parmi 300 images américaines des
années 1970.
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Pour apprécier à sa juste valeur l'exposition, il faut aller au-delà de son
titre trompeur. "Seventies, le choc de la photographie américaine" ne propose
pas un panorama exhaustif ou représentatif des images produites à cette époque
foisonnante aux Etats-Unis. La BNF a opéré sa sélection à partir de sa
collection, et il y a de gros trous. Dont un saute aux yeux : la quasi-absence
de photos en couleurs, alors que cette décennie est justement celle qui a vu la
couleur se risquer hors du terrain commercial pour conquérir le champ artistique
- non sans polémiques. Que du noir et blanc donc, sauf une photo de nuages
rêveuse et picturale de William Eggleston, en petite forme.
Mais si au lieu de jouer à compter les absents (pas de coloristes, peu de
conceptuels...), on se concentre sur les présents, l'exposition est une bonne
surprise. Parce que cette sélection de tirages d'époque, rarement montrés, évite
le saupoudrage, préférant les ensembles présentés dans un accrochage pédagogique
et intelligent - en dépit d'un lieu trop petit. La portraitiste Diane Arbus ou
le virtuose de la photo de rue Garry Winogrand y tiennent une grande place.
PRATIQUE AMATEUR
Mais l'exposition vaut surtout parce qu'elle offre un voyage inédit dans les
coulisses de ces années 1970, avec des artistes méconnus ou délaissés par la
postérité, mais qui ont construit l'histoire de la photographie.
Les seventies américaines sont remarquables car elles enterrent définitivement
la notion de "belle image" : les références picturales, la netteté de la
straight photography sont jetées aux oubliettes par des artistes qui lorgnent
plutôt vers la pratique amateur, jouent du bougé, des accidents de cadrage. Avec
ses autoportraits, Lee Friedlander semble collectionner les faux pas contraires
à toute bienséance photographique. Côté sujet, tout est artistique, tout devient
photographiable : le quotidien, le morbide, l'intime. Trente-sept ans après, les
photos que Larry Clark a faites de ses amis ados junkies à Tulsa (Oklahoma) en
1971 prennent toujours à la gorge par leur crudité et la proximité des sujets et
du photographe.
Mais d'autres artistes restés moins célèbres donnent aussi un bon aperçu des
questionnements de l'époque. Joe Deal, aux côtés du groupe des New Topographics,
repense la tradition documentaire en même temps que la notion de paysage : avec
des images austères, ce photographe réalise une série sur la faille de San
Andreas, en Californie, qui dit l'empreinte de l'homme sur son environnement et
laisse planer la menace d'un tremblement de terre.
Certaines oeuvres, en revanche, ont mal vieilli, comme les mises en scène
provocantes de Les Krims, qui cherchait par l'absurde et le grotesque à miner
les conventions sociales.
L'exposition, finalement, n'est pas seulement révélatrice de la photographie aux
Etats-Unis dans les années 1970. On y lit aussi la subjectivité du conservateur
qui a constitué la collection de la BNF, Jean-Claude Lemagny, et l'influence de
la scène photographique française, où dominent encore le reportage et les
héritiers d'Henri Cartier-Bresson : à la BNF, la photographie de rue (Garry
Winogrand, Bruce Gilden) est surreprésentée.
Si le conservateur n'a pas été sensible aux recherches des coloristes, il a
privilégié en revanche des expérimentations formelles rappelant les avant-gardes
européennes des années 1930. Comme les travaux de Burk Uzzle, basés sur la
géométrie et l'abstraction, passés de mode. Ou les collages surréalistes
d'Arthur Tress ou Jerry Uelsmann. Mais ces derniers n'ont pas laissé la même
empreinte que Ralph Eugene Meatyard : un opticien capable de créer, au fin fond
du Kentucky, un monde à part avec l'aide de ses enfants, de masques grotesques
et de trois bouts de ficelle.
"Seventies, le choc de la photographie américaine". BNF, site Richelieu. Galerie
de photographie, 58, rue de Richelieu, Paris-2e. M° Bourse ou Palais-Royal. Du
mardi au samedi de 10 heures à 19 heures, le dimanche de 12 à 19 heures.
Jusqu'au 25 janvier 2009. De 5 € à 7 €.
Catalogue : 70's : le choc de la photographie américaine. 340 p., 250
illustrations, éd. BNF. 48 €.
Claire Guillot